SPARE MEMORIES

Dans Spare Memories, Hector Garoscio conjugue photographies, pièces détachées et arrangements sonores pour évoluer sous l’onde des rêves et des souvenirs, entre les nappes d’une rivière souterraine ressurgissant d’un monde sans lumière. Ce corpus d'œuvre se présente comme une métaphore d’exsurgence. Avec ces "ready-made augmentés" il recompose les fragments d’un passé comme les ornements d’une relique.

In Spare Memories, Hector Garoscio combines photographs, spare parts, and sound arrangements to drift under the wave of dreams and memories, among the layers of an underground river resurfacing from a world without light. This body of work unfolds as a metaphor for exsurgence. With these "augmented ready-mades", he reassembles fragments of the past like the ornaments of a relic.

Exposition à POUSH, Aubervilliers du 5/04 au 5/05/2025.

Comme un bruit blanc, mais inversé, saturé – un bruit noir, peut-être. C’est d’abord par le son, sourd et lancinant, que s’ouvre l’exposition Spare Memories de l’artiste Hector Garoscio. Dans l’épaisseur des nappes qui s’étirent ad finitum, le son évoque cette double origine : la nappe souterraine qui retient l’eau captive des formations géologiques aussi bien que le soundscape atmosphérique, Abyssal flow. Il y a quelque chose qui tient du rituel dans ce Om, dépouillé de ses accents religieux, pour ne conserver que la vibration, et sa puissance incantatoire. 

Photographe et musicien, Hector Garoscio conjugue ici les médiums pour évoquer la mémoire des objets, comme on dit qu’il existe une mémoire de l’eau. Ces pièces détachées (spare pieces), qui donnent son titre à l’exposition, sont les éléments d’une carcasse de moto, une Harley Davidson ayant appartenu au père de l’artiste. Recouverte d’un tissu translucide, qui en dévoile les contours en filigrane par le mouvement du drapé, la moto n’a rien d’une épave et renvoie davantage à l’iconographie du gisant. Comme les meubles qu’on recouvre, pour les protéger du passage du temps, la moto voilée (Recumbent Rest) – non sans pudeur, mais en majesté – devient matrice formelle de l’exposition, dans le geste de ready-made augmenté. 

L’artiste, en recéleur, s’empare des pièces détachées pour les détourner de leur fonction : dans la série Wells, les cylindres du moteur se muent en projecteurs, dans une archéologie contrariée des appareils. Ces pièces, célibataires, pourraient tout aussi bien appartenir à un bathyscaphe, cet engin sous-marin d’exploration des abysses, qu’à un appareil ancien d’enregistrement du mouvement. Dans la série Aperture, les images enchâssées, comme des gemmes de couleurs, se logent non seulement dans les espaces interstitiels de la mémoire, mais aussi dans ces objets non identifiés, artefacts au rebut. S’il est question de relique, c’est à la fois dans l’instant prégnant photographique et dans le devenir-objet de ces pièces détachées. Photographiées lors d’un voyage au Mexique, les images sous-marines projetées au creux des cylindres se situent aux franges de l’abstraction. Agent dissolvant les contours du réel, l’eau produit des effets d’irisation des couleurs, les reflets bleutés se réverbèrent sur les parois du cylindre, évoquant en écho les ombres moirées d’une grotte souterraine. Ces images cerclées, comme des boîtes de Petri, désarticulent les échelles spatio-temporelles, reliant un imaginaire céleste aux vies minuscules de l’infiniment petit. 

La figure de l’artiste-spéléologue – rôde ici le fantôme de Robert Smithson – n’engage pas seulement une exploration physique des anfractuosités du sol mais travaille un imaginaire du deep time, ce temps géologique dont les couches stratifiées du passé, du présent et du futur se superposent. Dans la série Shores, les photographies prises dans les cénotes du Yucatán, ces « trous bleus » d’eau douce aux profondeurs vertigineuses, sont incrustées dans les caches de culbuteurs du moteur, comme des pierres précieuses serties dans un bijou. Les « puits sacrés » du Mexique, formés pendant la période glaciaire, ont une valeur sacrée pour les anciens Mayas, qui y voyaient un seuil vers l’au-delà et jetaient des offrandes dans leurs eaux profondes. S’il est vrai que la photographie est une empreinte lumineuse, fossilisant l’instant dans l’éternité, elle devient ici l’objet d’une pensée géologique de la durée, qui transcende l’échelle humaine et confond les temps passés et à venir. 

Dans L’Eau et les Rêves (1942), Gaston Bachelard explore la poétique élémentaire de l’eau profonde, stagnante dans les millénaires qui nous séparent et dissimulant des secrets enfouis : elle est « la mémoire obscure des ténèbres. (…) Elle attire en elle le rêveur, elle l’invite à descendre dans sa propre profondeur. Qui regarde longtemps une eau profonde sent l’appel d’un monde qui n’est plus celui de la lumière ». Sans doute est-ce à une plongée similaire, en rappel dans les tréfonds de soi et du monde, que nous invite le travail d’Hector Garoscio à travers ce nouveau corpus d’oeuvres, composant une partition sibylline à partir des arrangements sonores et lumineux. 

Par Eline Grignard, 2025.

Like white noise, but reversed, saturated—perhaps a black noise. The exhibition Spare Memories by Hector Garoscio begins with sound—deep, insistent, and all-encompassing. In the dense, stretching layers of this sonic landscape, one hears a dual origin: the underground water table, where water is trapped within geological formations, and the atmospheric soundscape of Abyssal Flow. There is something ritualistic about this Om, stripped of religious overtones, leaving only its vibration and incantatory force. 

Both photographer and musician, Hector Garoscio weaves together different mediums to explore the memory of objects—just as one speaks of water retaining memory. The spare pieces that lend the exhibition its title are fragments of a motorcycle frame, a Harley Davidson that once belonged to the artist’s father. Draped in translucent fabric, its contours subtly revealed by the shifting folds, the motorcycle is far from a wreck; rather, it evokes the iconography of the recumbent effigy. Like furniture covered to shield it from the passage of time, the veiled motorcycle (Recumbent Rest)—modest yet majestic—becomes the exhibition’s formal matrix, in an act of augmented ready-made. 

Playing the role of both artist and scavenger, Garoscio repurposes these mechanical remnants, stripping them of function. In the Wells series, engine cylinders transform into projectors, upending the usual archaeology of photographic devices. These solitary objects could belong just as easily to a bathyscaphe—a deep-sea exploration vessel—as to an early motion-recording device. In the Aperture series, embedded images, like precious gemstones, are housed not only in the interstitial spaces of memory but also within these enigmatic, discarded artifacts. If these objects are relics, they exist both in the photographic moment and in their transformation into sculptural forms. Captured during a journey to Mexico, the underwater images projected within the cylinders verge on abstraction. Water, dissolving the contours of reality, creates iridescent effects; bluish reflections shimmer along the cylinder walls, echoing the moiré shadows of an underground cave. These framed images, reminiscent of Petri dishes, fracture traditional scales of space and time, linking celestial imagery to the microcosmic life of the infinitesimally small. 

The artist-as-speleologist—haunted, perhaps, by the ghost of Robert Smithson—does not simply explore the earth’s crevices but engages with the concept of deep time, where stratified layers of past, present, and future collapse into one another. In the Shores series, photographs taken in the cenotes of Yucatán—those seemingly bottomless “blue holes” of freshwater—are embedded in the engine’s rocker covers, like jewels set into metal. These “sacred wells”, formed during the Ice Age, were revered by the ancient Maya as thresholds to the afterlife, places where offerings were cast into the depths. If photography is a luminous imprint, fossilizing a moment in eternity, here it becomes a meditation on geological time—one that transcends the human scale and dissolves the boundaries between past and future. 

In Water and Dreams (1942), Gaston Bachelard explores the elemental poetics of deep water, its millennia-o ld stillness concealing buried secrets: it is “the dark memory of darkness (…) It draws the dreamer inward, inviting them to descend into their own depths. Whoever gazes long into deep water feels the call of a world beyond light.” Perhaps it is this same descent—a free fall into the depths of both self and world—that Hector Garoscio invites us to undertake, composing a cryptic symphony of sound and light.

By Eline Grignard, Translated by Clara Granet, 2025.